Tuesday, July 11, 2006

Foutaises dans le Devoir

Aujourd'hui, j'ai lu l'article suivant, écrit par un étudiant à la maîtrise en philosophie à l'Université Laval:

http://www.ledevoir.com/2006/07/11/113369.html

J'ai envoyé la réponse suivante au Devoir.

*****

M. Jodoin propose trois thèses que je me dois de commenter : a) la loi sur la clarté référendaire empiète sur les droits démocratiques des Québécois; b) le gouvernement fédéral se définit en opposition aux provinces (et, par conséquent, aux intérêts des Québécois); c) Ottawa est une ville dans laquelle on doit parler anglais.

Ottawa la française

Je commence par la fin. M. Jodoin nous dit, en guise de conclusion, qu’il serait prêt à expliquer son point de vue à M. Dion en anglais… s’il lui rend visite à Ottawa. Voilà qui démontre une méconnaissance totale de la situation qui prévaut à Ottawa, méconnaissance qui, je le constate de plus en plus, serait malheureusement très répandu au Québec.

Avant d’aller plus loin, j’affiche mes couleurs : je suis un Canadien-français ayant grandi à Ottawa. Je travaille depuis deux mois pour un bureau d’avocats à Montréal, et c’est la première fois de ma vie que je vis au Québec. Or, il n’y a rien de plus frustrant pour moi que de voir des Canadiens-français du Québec déformer la réalité de ma ville natale, que la plupart d’entre eux ne connaissent pas du tout.

Exemple : du seul « côté de l’Ontario », comme on dit, c'est-à-dire sans compter Gatineau, il y a plus de 140 000 francophones, sur une population de 750 000. Et s’il est vrai qu’en 1940 la fonction publique fédérale oeuvrait surtout en anglais, aujourd’hui c’est tout à fait le contraire. Tout fonctionnaire voulant avancer dans sa carrière se doit d’être bilingue, ce qui en pratique signifie que les Canadiens-français occupent un nombre de cadres supérieurs allant bien au-delà de ce que justifierait la proportion de la population canadienne qu’ils occupent.

Bref, dire qu’Ottawa est une ville anglaise s’est se tromper gravement, pour ne pas dire faire l’autruche. J’avoue volontiers que ce commentaire occupait une place assez périphérique dans le texte de M. Jodoin. Mais il en ressort que ce dernier perçoit « Ottawa », et donc le gouvernement qui y siège, comme une entité étrangère. Cela laisse à douter de la crédibilité de ses déclarations au sujet de celui-ci…

Les Québécois obnubilés

Le gouvernement fédéral quant à lui a suffisamment de responsabilités qui lui reviennent de plein droit sans qu’il ait à « se définir » en opposition aux provinces. C’est plutôt le contraire, surtout au Québec. Ici, les politiciens se targuent d’envoyer promener le fédéral ou de « défendre » le Québec des intrusions, généralement imaginaires, du gouvernement fédéral. On comprends que c’est parce que beaucoup de Québécois francophones ont encore cette perception, depuis longtemps caduque, d’un gouvernement impérial à saveur britannique qui œuvre au détriment du fait français au Canada. C’est bien facile de jouer là-dessus pour faire augmenter les cotes dans les sondages…

Mais de vrais leaders, sachant que l’exactitude des informations (et des impressions) revêtent une importance première dans le bon fonctionnement de la démocratie, chercheraient à corriger cette fausse impression, non pas à l’exploiter. En fait, il y a longtemps que les francophones hors-Québec comme moi voient le gouvernement fédéral comme le vrai (et seul) défenseur de nos droits. Les chefs nationalistes à Québec, qui cherchent à nous amputer du corps politique francophone, ne nous servent absolument à rien. De mon point de vue, leur prétendue « fierté » nationale (pour emprunter l’expression dont s’est servit M. Landry samedi passé pour justifier son séparatisme) n’est rien d’autre que de la grossière démagogie.

Dans les faits, il n’est pas un seul différend juridictionnel opposant Québec et Ottawa qui n’a pu être réglé à la satisfaction de tous. S’il y en a eu plusieurs, c’est que la société canadienne a beaucoup évolué depuis l’adoption de sa première Constitution en 1867. Et c’est pour cela que les souverainistes ont tellement de difficulté à nous proposer des arguments qui vont au-delà d’un simple et facile « nous sommes un peu différents ».

Par ailleurs, quand on est réduit à déployer des lubies comme « le dysfonctionnement de la fiscalité fédérale » pour justifier la destruction d’une société bilingue et multiculturelle, on a les priorités tout à fait à l’envers. De surcroît, demandez aux maires des grandes villes où se trouve le plus grave déséquilibre fiscal de nos jours…

De la clarté sur les principes démocratiques
Finalement, abordons la loi sur la clarté que vilipende tant M. Jodoin, comme bien d’autres indépendantistes. « C’est le fédéral qui décide », selon ce dernier, et voilà qui soit assez pour écarter toute possibilité que cette loi soit légitime. Je vous demande pardon, mais quelle sottise! M. Jodoin cherche à provoquer les émotions de ses lecteurs en invoquant le spectre d’un gouvernement fédéral qui chercherait à enlever aux Québécois leur droits démocratiques. Mais rien n’est moins vrai!

La démocratie, mon cher M. Jodoin, c’est bien plus que la règle du 50% plus 1 (qui, d’ailleurs, ne fait pas l’unanimité). C’est un équilibre entre les divers intérêts dans une société, c’est l’état de droit, c’est le respect des droits d’autrui. Si vous pensez que l’indépendance du Québec ne regarde que les francophones qui y voteraient oui, vous faites preuve d’une insouciance téméraire qui nuit à la vraie démocratie.

L’autodétermination c’est un principe à deux tranchants. Comme l’a dit la Cour suprême dans le Renvoi sur la sécession, le respect de la démocratie exige que l’on respecte les constitutions, seuls véritables garants de la démocratie. On ne peut amputer le quart du pays en termes de population, modifiant de façon radicale sa composition socio-culturelle et son territoire historique, dans l’isolement et dans le non-respect de la réalité constitutionnel du Québec.

Qu’il soit dit en passant…
Depuis plus de 160 ans, francophones et anglophones bâtissent, oui, « bâtissent » (rien de malin dans cela) un pays ensemble. Ce projet a fait évoluer les deux groupes. Les Canadiens-anglais ont acquis un esprit plus solidaire que ne l’est usuel chez les anglo-saxons. Les Canadiens-français ont acquis davantage de respect pour les droits individuels. Ensemble, ils ont bâtit paisiblement la démocratie dans ce vaste pays. D’ailleurs, n’oublions pas que le pacifisme du Québec a un côté moins reluisant. Les Canadiens-français se sont opposés en nombres importants à la participation du Canada à la Deuxième guerre mondiale en toute connaissance des ravages que faisait le nazisme en Europe, y compris l’extermination des juifs.

Si le Canada (y compris le Québec) est une société ouverte et tolérante, ce n’est pas en vertu des propos isolationnistes de Lionel Groulx, dont le mouvement séparatiste est aujourd’hui l’héritier, mais bien parce que les Canadiens, français et anglais, malgré leurs différences, malgré les difficultés indéniables, et malgré les revers, ont su coopérer et se respecter dans leur différence parce qu’ils partageaient un pays, des valeurs et des rêves. Dire que le Québec serait ce qu’il est aujourd’hui sans l’influence bénéfique de ses interactions avec le Canada anglais, c’est ignorer l’histoire au profit du mythe.

Et moi, j’en ai marre des mythes.

1 Comments:

Blogger Maestro said...

Bonjour Erik, ici Guillaume Laroche de l'Alberta, aussi en séjour à Montréal... juste un mot rapide pour dire que tes propos sont une bouffée d'air frais pour un autre Canadien-Français provenant de l'extérieur du Québec.

2:09 PM  

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