Monday, November 06, 2006

De la 'nation' québécoise

Voici un échange de lettres fort intéressant que j'ai eu avec mon ami T. Tout ça a commencé avec une lettre que j'ai envoyé à La Presse pour me plaindre d'un de ses articles et que j'ai copié à T. La discussion porte sur la nature même du concept nation, son utilité et son opportunité dans le contexte canadien. Je n'ai pas encore corrigé les erreurs de style et de français, mais j'espère pouvoir le faire plus tard.

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RE: Charest stagne, Harper en baisse

M. Lessard,

Je viens de lire l'article sus-mentionné dans La Presse d'aujourd'hui. Le passage suivant me pose problème:

"Dans un tel scénario, le PQ part avec une longueur d'avance. À cause de la concentration de leur vote dans l'ouest de Montréal, les libéraux ont besoin d'une avance de cinq points environ au niveau national pour l'emporter."

Je crois que vous auriez dû employer le mot 'provincial' et non 'national'. Bien que l'objectivité parfaite soit impossible, les journalistes, en particulier ceux disposant d'une tribune aussi prestigieuse que La Presse, ont tout de même le devoir de ne pas tenir des propos ouvertement partisans ou polémiques. Sur les plans juridique et électoral, le Québec est une province. Sur cela, tous peuvent s'entendre, alors que l'emploi du descriptif 'nation' à l'endroit du statut politique du Québec demeure très controversé. Il est irresponsable de votre part de tenir un tel discours dans vos articles. Il en résulte un message subliminal qui déforme la réalité et contribue à l'obnubilation des Québecois face au débat sur la 'question nationale', au sein duquel sévissent déjà bon nombre d'inexactitudes, de mensonges et de mythes.

E
Étudiant, Montréal


Salut E,

Après avoir lu un article de Stéphane Dion et après avoir discuté avec David, je ne crois pas être d'accord avec ce que tu as écris au journaliste. En effet, Stéphane lui-même parle du Québec comme étant une nation, cela tout en étant fermement fédéraliste. Je crois que je dois adhérer à la même idée. À prime abord, si l'idée de l'utilisation du terme "nation" peut effrayer, je crois dorénavant que ce n'est qu'un mot dont la définition colle très bien à la situation du Québec (comme elle pourrait être appliquée à certaines autres populations de certaines des autres provinces du Canada).

J'ai réalisé ce matin que si la dénomination d'"Assemblée nationale" à Québec peut sembler être une provocation, cette expression n'est pas fausse si l'on s'en tient à la définition de nation. Il faut, je crois, faire la distinction (que Stéphane semble avoir faite), entre l'utilisation d'un tel terme et les idées séparatistes de certains. Je crois que c'est réfléchir en séparatiste que de confondre le tout et c'est pourquoi il est risqué d'associer l'un avec l'autre. D'ailleurs, le Parti Libéral du Québec ne semble pas s'offusquer (à ma connaissance) de l'appellation malgré le fait que le parti soit fermement opposé à l'idée séparatiste.

Je suis donc en désaccord avec toi lorsque tu écris : " Il en résulte un message subliminal qui déforme la réalité et contribue à l'obnubilation des Québecois face au débat sur la 'question nationale', au sein duquel sévissent déjà bon nombre d'inexactitudes, de mensonges et de mythes. " En effet, si tu tiens à te débarrasser de tes mythes, ce n'est pas à tirer à l'aveuglette que tu devrais le faire (i.e. en t'attaquant à toutes les tactiques et subterfuges utilisés par les séparatistes, mais en disant les vraies choses. En admettant le caractère national du Québec (comme Stéphane), tu n'admets aucunement la nécessité de séparation. Toi-même tu disais que le Canada est un grand pays en raison des compromis entre ses différentes cultures. D'ailleurs, dans son article, Stéphane écrit (chose que j'ignorais) qu'e 1997, à Calgary, les PM de chaque province ont fait voter par leur législature des textes reconnaissant le Québec comme étant une "société unique" ou quelque chose de similaire. Entre ça et l'utilisation du terme "nation", il n'y a qu'un pas, et comme tu dirais, ce n'est que rhétorique.

Bref, à en rediscuter.

T.


Salut T,

D'abord, merci de m'avoir donné une réponse aussi détaillée. Je crois que ton intervention nous plonge dans le coeur des difficultés entourant l'emploi du mot 'nation' pour décrire le Québec.

La façon dont tu te sers des propos de Stéphane Dion me posent problème à deux égards. En premier lieu, bien que Dion soit prêt d'employer le terme 'nation' à l'endroit du Québec, il s'empresse toujours de qualifier cet usage, précisant qu'un tel statut relèverait de l'ordre sociologique. Voilà une distinction importante. Mais malgré cela, les idées de Dion à cet égard me paraîssent problématiques, et peu utiles. Certes, les franco-québécois forment une collectivité ayant un territoire, une langue, une histoire, une culture partagés. Cependant, le socle de cette collectivité n'est pas le Québec en tant que territoire, mais les Canadiens français en tant que peuple. Or, ce peuple s'est répandu sur tout le territoire canadien, avec de fortes concentrations en Ontario, dans l'ouest du Nouveau Brunswick et au Manitoba. Les ressortissants francophones de ces endroits se fondent plus ou moins imperceptiblement dans la collectivité francophone du Québec. En outre, peu importe la propagande séparatiste, les anglo-québécois, à l'exception de certains intellectuels comme Charles Taylor ou Julius Grey, ne se considèrent pas comme faisant partie d'une 'nation' québécoise.

Tout ça pour dire qu'à mon sens, l'emploi du terme 'nation' pour décrire le Québec, même sur le plan sociologique, est par trop réducteur. Certes, les franco-québécois se distinguent des autres Canadiens français de par leur éducation, leurs institutions et leur statut majoritaire, et ce sont des différences importantes. Mais malgré le fait que les anglo-québécois n'accusent pas ces mêmes différences, les Canadiens français sont moins différents des franco-québécois que ne le sont les anglophones de Montréal ou Granby.

Reste évidemment le facteur de l'autodétermination ou de l'autoidentification. Je ne peux nier que les franco-québécois s'autoidentifient à forte proportion en tant que 'nation,' d'où 'l'Assemblée nationale'. Mais ici, je m'en remet tout simplement à l'ignorance des Québécois face au fait français à l'extérieur de leur province. Toute une génération de franco-québécois ont grandi avec une Société Radio-Canada qui n'allait pas au delà des frontières du Québec, et des intellectuels pronostiquant la disparition inévitable du français hors-Québec. Bien que cela ne soit plus (autant) le cas, le dommage est fait. Mais cela fait de cette autoidentification un mythe, c'est à dire une conception qui ne se fonde pas sur de vrais données sociologiques. Les franco-québécois pourrait *choisir* d'altérer leur façon de se concevoir. L'appartenance est un choix, et le statut quo n'est pas inévitable. D'ailleurs, que faire des franco-canadiens qui s'identifient à une nation canadienne-française qui inclut le Québec? Pourquoi l'opinion des franco-québécois, perpétuellement mals informés, devrait-elle avoir gain de cause sur celle des francophones hors-Québec.

C'est pour ces raisons que le concept même de nation pose tant problème à tant de gens. C'est un concept totalement flou, inventé pour des fins politiques en Europe au XIXe siècle. Même à cette époque il ne correspondait pas à la réalité. Il fallut plusieurs générations pour faire de tous les habitants de France des vrais 'français'. En Italie et en Allemagne, pour ne pas parler de la Grande Bretagne, l'on n'y est toujours pas parvenu. Son utilité me paraît discutable.

Pour en revenir aux propos de M. Dion et l'article de Lessard : même si je concédais le qualificatif de 'nation sociologique' au Québec, ce qui est tout de même, en bout de ligne, une conclusion qui n'est pas sans fondements rationnels, l'emploi de ce seul qualificatif me semble complètement inutile... à moins qu'il soit assorti de modifications dans le partage des pouvoirs. Certes, d'appeller le Québec une 'nation' peut répondre à un désir de reconnaissance qu'ont certains franco-québécois, mais cette reconnaissance ne serait généralement pas suffisante, ou même réelle, pour ceux qui la veulent, à moins qu'elle produise des effets concrets. (À ce sujet, du devrais lire la lettre de Claude Morin dans Le Devoir d'il y a une semaine ou deux.) Cela est, sous une certaine optique, parfaitement compréhensible. En Europe au XVIIIe et XIXe siècles, le nationalism a servi de moteur à la Révolution française, à l'unification de l'Allemagne et de l'Italie, à l'indépendence de l'Espagne vis à vis la France napléonienne. Dans le monde poste-colonial, le nationalism a toujours été le socle des mouvements de rapatriement des pouvoirs politiques. Le nationalisme a toujours été, et sera toujours, un mouvement ayant pour object la modification de l'ordre juridique et politique d'un territoire et d'un peuple.

Mais voilà, pour moi, le vrai point de rupture. Car je ne peux concevoir un fondement rationnel pour le désir de modifier le partage des compétences sur la base du statut 'national' du Québec. Le fédéralisme canadien a été fondé, d'abord et avant, sur la reconnaissance du statut particulier du Québec. Le gouvernement provincial possède tous les pouvoirs dont il a besoin pour assurer le mieux-être du fait français et des franco-québécois sur son territoire. Si les franco-québécois ont languit économiquement et socialement pendant de longues décennies par rapport au reste du pays, ce n'est en raison des structures politiques dans lesquels ils vivaient, mais plutôt en vertu de divers facteurs culturels qui leurs étaient propres. Ils ont maintenant (plus ou moins) surmonté ces obstacles. Ils ne devraient pas laissé un sentiment d'infériorité ou d'insécurité, reliquat d'une autre époque, déterminer leur avenir.

Mais je divague... Pour le meilleur ou pour le pire, le statut *politique* du Québec relève de l'ordre constitutionnel canadien, que le Québec ne peut modifier unilatéralement. Et dans ce cadre, le Québec n'est pas une nation. La législature québécoise peut bien si elle veut s'appeller l'Assemblée nationale, mais les Lois constitutionnelles de 1867 et 1982 ne parlent que de 'provinces'. La 'réalité' sociologique des franco-québécois ne peut être pertinente sur le plan juridique que si l'on s'entend parmi tous les gouvernements du Canada de lui donner effet. À présent, les élections provinciales du Québec se déroulent dans un cadre juridique qui n'accorde pas au Québec le statut de nation. Les journalistes ne devraient pas employer des termes qui risquent de confondre les lecteurs sur la situation réelle du Québec, ces lecteurs étant déjà susceptibles à une telle confusion en raison des tactiques employées par des gouvernement provinciaux successifs qui ont appliqué le terme 'national' à toute institution ou programme relevant de l'ordre provincial.

Bien à toi,
E


Bonjour Messieurs,

I am happy to notice that G has joined the conversation and please do use our correspondance if you want to. Just take note that my knowledge on the subject is rather limited and that I often play devil's advocate not being of the personnal opinion that Quebec should separate (even if it is not the main subject of our discussion). J'ai d'ailleurs envoyé notre correspondance à David Villeneuve afin qu'il puisse y ajouter ses commentaires, étant un nationaliste (mais fédéraliste) plus convaincu que je ne le suis. Tout ce qu'il nous manque maintenant, c'est un séparatiste intelligent.

Je crains ne pas partager l'ensemble de l'argumentation d'E (mais non pas en raison d'un nocif esprit de débat... héhé).

Je n'ai pas le temps présentement de m'éterniser sur le sujet, mais si certains des éléments (ceux concernant l'utilisation de la notion de nation en Europe à des fins unificatrices) que tu as précisés dans ton dernier courriel sont de notoriété (mais j'ignore s'ils adressent réellement le problème sous étude), d'autres me semblent plus discutables, quoique mes connaissances en la matière soient plutôt limitées.

Je ne suis pas certain d'être d'accord avec ta définition du "socle" car celle-ci semble provenir de ton désir de faire de l'ensemble des canadiens-français un seul et même groupe. Et si je suis ravi de savoir qu'il y a d'autres bassins francophones au pays, je pense que la division de ces groupes francophones remontent à une date assez éloignée ou du moins suffisamment éloignée pour que ces groupes aient pris des orientations culturelles et idéologiques (vulgairement, des façons de penser) différentes. D'ailleurs, même si on admet que les autres franco-canadiens soient plus prêts des franco-québécois, je ne vois pas en quoi cela fait échec au sentiment "national" des Québécois. Je n'en sais pas beaucoup sur les tendances des anglo-québécois, mais je crois qu'il est facilement compréhensible que ledit sentiment soit moins fort ou présent en leur sein.

Ceci rejoint ce que tu dis un peu plus loin :

Les franco-québécois pourrait
*choisir* d'altérer leur façon de se concevoir. L'appartenance est un
choix, et le statut quo n'est pas inévitable. D'ailleurs, que faire des
franco-canadiens qui s'identifient à une nation canadienne-française qui
inclut le Québec? Pourquoi l'opinion des franco-québécois, perpétuellement
mals informés, devrait-elle avoir gain de cause sur celle des francophones hors-Québec.


Je ne crois pas que ces arguments puissent résister à l'examen. La question n'est pas de savoir si les Québécois ont raison de penser qu'ils constituent une nation, ni d'ailleurs si leur raisonnement est sage et rationnel. Peut-être l'est-il, peut-être ne l'est-il pas, à mon avis c'est une autre question, un autre débat. En effet, les séparatistes pourraient "revoir" leur façon de penser, comme je peux devenir hippie demain. Là n'est pas la question, car l'idée de nation ne suppose pas nécessairement que chacun ait pesé le pour et le contre de toutes les possibilités. La question de nation me semble être ponctuelle dans le temps : qu'en est-il de l'opinion (et des circonstances factuelles, culturelles, géographique, etc.) d'un groupe donné (grand ou petit) à un temps donné.

Ensuite, pour les autres canadiens-français, je ne vois pas en quoi le fait qu'ils considèrent faire partie d'une plus grand nation qui inclut le Québec, exclut l'idée de nation québécoise ou vice-versa.

Corrigez-moi si je dis une connerie, mais il me semble qu'à la base, notre pays est justement le fruit de l'union de différents groupes (Haut et Bas-Canada, N-B, N-É) qui étaient séparés au départ. Bien entendu, le Québec, comme toute autre province, s'est développé sous l'influence des autres provinces et plusieurs traits québécois sont également typiques d'un très grand nombre de Canadiens. Cependant, je ne vois pas en quoi, une fois de plus, cela devrait exclure l'idée de nation.

Quant aux effets de l'utilisation du terme nation ça, c'est une autre histoire que j'essaierai de discuter dans un autre courriel.

Voilà pour l'instant.

Adios,

T



Bonjour Messieurs,

Alerte: ce courriel est fichument long.

T a dit: "Je n'ai pas le temps présentement de m'éterniser sur le sujet, mais si certains des éléments (ceux concernant l'utilisation de la notion de nation en Europe à des fins unificatrices) que tu as précisés dans ton dernier courriel sont de notoriété (mais j'ignore s'ils adressent réellement le problème sous étude), d'autres me semblent plus discutables, quoique mes connaissances en la matière soient plutôt limitées."

Tu as raison de t’attarder sur ce point. En fait, je craignais que cette partie de mon argument ne soit pas claire. J’élabore.

Selon Aristote, la catégorisation (ou la conceptualisation) serait l’activité la plus fondamentale de l’esprit humain. Nous observons des phénomènes, qu’ils soient physiques, métaphysiques, psychologiques ou autres et nous leur apposons des étiquettes. Ces étiquettes nous premettent d’organiser la réalité qui nous est révélée par le truchement de nos sens et de mieux cerner et atteindre les objectifs de l’activité humaine. Or, il est inévitable que notre choix d’étiquette serve une finalité quelconque. J’appelle un objet ‘chaise’ et un autre ‘table’ pour indiquer que ces objets, tous deux relevant de l’ordre ‘physique’, ont tout de même pour moi un usage, une raison d’être différents.

C’est une simplification grossière, mais j’espère qu’elle suffira pour les fins de notre discussion.

La ‘nation’ est un concept comme les autres. Il obéit au mêmes règles et suit la même logique. C’est à dire qu’il comporte deux aspects: l’un descriptif, l’autre téléologique. Lorsqu’on décrit un groupe comme nation, cela suppose d’abord que l’on veuille le distinguer d’un autre groupe. Il se peut que ce voeu de pouvoir distinguer se fonde sur une différence observable; toujours est-il que le désir de distinguer est de l’essence de la catégorisation.

L’étymologie du mot ‘nation’ nous indique que ce vocable est tiré du mot latin pour ‘naître’, et signifie (plus ou moins) ‘né’. C’est un vieux terme, qui au départ s’appliquait aux communautés qu’aujourd’hui l’on décrirait comme ‘ethniques’. Ainsi, les Grecs formaient une nation, et elle-ci s’étalait sur tout le bassin méditérannéen, sans pour autant qu’il n’y ait union politique entre ses diverse parties. (Encore aujourd’hui, l’on parle de la ‘nation’ kurde, bien que celle-ci soit éparpillée sur le territoire de plusieurs pays (Iran, Iraq, Syrie, Turquie), et que ses ressortissant n’accusent à présent aucun sentiment d’appartenance à la nation kurde). Le concept n’a jamais fait l’objet d’une étude approfondie car il n’était pas particulièrement important. La politique étant fondée presque qu’exclusivement sur la force et la tradition, les théories plus abstraites étaient peu utiles. Il était employé de façon plus ou moins irréfléchi par des peuples n’ayant pas d’institutions de recherche scientifique. Par conséquent, le concept de ‘nation’ a toujours receler des contradictions et des difficultés sur le plan définitionnel, problèmes qui furent occultés jusqu’à l’ère moderne.

Le fondement d’une distinction conceptuelle, c’est à dire le choix de critères, indique ce que l’on entend accomplir en apposant une étiquette. Imaginons une chaise appartenant à Louix XIV, le roi soleil, qui fut commandité par lui pour orner une salle de réception à Versailles. Cette chaise est redorée de métaux précieux, de ciselures, de tissus dispendieux et très ornementés. Est-ce que j’appelle cette chose une ‘chaise’, ou un ‘oeuvre d’art’? Sa raison d’être est-elle de supporter le fessier royal, ou d’orner sa salle de réception, ou même son corps? Étant donné qu’aujourd’hui Louis XIV n’est plus, et que personne ne s’assira sur cette chaise, son intérêt pour nous n’est il pas plutôt artistique que fonctionnel?

Tu diras sûrement qu’elle est à la fois chaise et oeuvre d’art, et que cela n’est aucunement contradictoire. Soit. Mais il faut tout de même se poser la question, car il y sont des concepts pour lesquels une telle dualité pose problème, tel la ‘nation’.

Au XVIIIe et XIXe siècles, le concept de ‘nation’ existait déjà. Mais il n’était pas pour autant bien défini. Par exemple, on parla de la nation ‘française’, et l’on y assimilait tous les peuples soumis au roi de France. Mais la France avait sur son territoire des groupes ethniques et linguistiques très différents. Ils étaient unis par un système politique, la monarchie français, et une espèce de lingua franca, un français rudimentaire et non uniforme, mais ils étaient totalement distincts à plusieurs égards, tels les moeurs, les coutumes (i.e. le droit), la langue, l’histoire.

Malheureusement, le discours républicain prit l’habitude de parler de la nation comme l’opposé de la monarchie, pour ainsi dénoter la souveraineté de la population. Inévitablement, la prépondérance culturelle de l’Île de France et des parisiens, qui s’était déjà établit au cours des siècles par l’entremise de la bureaucratie et du pouvoir du roi, ont causé que l’on confonde ‘nation’, ‘population’ et ‘culture francienne’ (i.e. de l’Île de France). La monarchie avait permit que subsistent des identités multiples, car la façon que l’on décrivait ou conceptualisait la population qu’elle gouvernait ne revêtait aucune importance politique. Mais une fois la république ‘nationale’ établit, la doctrine de la souveraineté de la population nécessita que l’on fasse des habitants de la France un seul peuple. L’on entreprit d’éradiquer toute différence culturelle ou ‘nationale’ sur le territoire français. Ainsi, on battait les enfants Bretons qui parlaient leur langue maternelle.

Donc, dans le contexte français, le concept de nation est venu servir une fin politique et non descriptive. L’on voulait unir le peuple, le forger en une unité culturelle, juridique et politique. On éleva l’ethnie francienne au niveau de ‘nation’ aux dépends des autres ethnies plus éloignées du pouvoir étatique, et le français devint une ‘langue’ alors que les parlers régionaux furent réduit au statut de patois.

Cette réponse est déjà très longue, alors je tenterai d’accélerer un peu. La France servit d’exemple à d’autres mouvances politiques européenes. Les nationalistes italiens ont choisi de lutter pour l’unification de ‘l’Italie’... Sauf que les Milanais n’arrivaient pas à se faire comprendre par les Néapolitains ou les Siciliens. Ils durent carrément inventé une langue, l’Italien normal, et l’apprendre à tout le monde pour qu’ils puissent se parler. Qui plus est, les régions italiennes n’étaient pas du tout intégrées économiquement; le sud était rural, alors le que le nord était commercial et industrialisé. Les moeurs et le droit était différent. Le sud s’est même révolté contre l’unification. Donc sur quoi se fondaient-ils en définissant la nation italienne? Principalement sur une finalité politique : les nationalistes en avaient marre que l’Italie soit gouverné par des étrangers (Autriche, France, Espagne).

L’unification allemande s’est effectué principalement sous l’égide de Bismarck. Celui-ci cherchait à accroître le pouvoir Prusse.

Donc pour en revenir au Québec... Présumer qu’on puisse appeller le Québec une nation, sans plus, c’est de se rendre coupable d’une pétition de principe : l’appellation porte en elle une finalité quelconque. Donc, quelle finalité cherche-t-on en appellant le Québec une ‘nation’? Ce ne peut-être une fin descriptive, car comme je l’ai indiqué plus haut, le choix de critère traduit (ou du moins impose) la finalité. Pourquoi privilégerions-nous le fait que les Québécois partagent un espace politique sur le plan provincial sur le fait qu’ils sont rattachés par des facteurs ethnique, culturels, linguistiques et historiques avec des gens qui se retrouvent à l’extérieur de ce territoire?

Tu dis: Je ne suis pas certain d'être d'accord avec ta définition du "socle" car celle-ci semble provenir de ton désir de faire de l'ensemble des canadiens-français un seul et même groupe. ... je pense que la division de ces groupes francophones remontent à une date assez éloignée ou du moins suffisamment éloignée pour que ces groupes aient pris des orientations culturelles et idéologiques.

Là, tu ignores complètement ce que j’avais dit. Mon point était que les ressortissant de ces communautés peuvent se fondre imperceptiblement dans le corps social québécois. À Montréal, si je ne l’avais pas dit, personne n’aurait sû que je n’étais pas Québécois. Remarque que je ne parle pas des Acadiens ici. La divison entre eux et les Canadiens français remonte à très loin. Mais la prétendue ‘division’ entre les franco-québécois et les franco-ontariens remonte à quand, précisément? Et elle consiste en quoi? Telle rupture a-t-elle même eu lieu? Dans les années 50 même Lionel Groulx parlait encore de la nation Canadienne française; une division qui remonte à peine à 50 ans ne peu pas être très importante. D’ailleurs, j’ai connaissance de plusieurs franco-ontariens qui sont devenus députés pour le Bloc ou le PQ... Si le bassin social et culturel (et même politique!) de la nation dépasse le territoire provincial, pourquoi confondre ces deux choses?

Si l’on veut le faire, ce doit être nécessairement parce que l’on cherche à accorder à l’état provincial un statut spécial. La ‘nation’ en tant que phénomène observable pose trop de problèmes pour être vraiment utile, sauf si l’on cherche à faire des généralisations grossières en causant amicablement. Mais la ‘nation’ en tant qu’idéologie politique a des effets importants. Si l’on cherchait vraiment à faire la seule description d’une réalité sociale, on ne se hâterait pas autant à marginaliser les autres Canadiens français, qui même il y a 40 ans étaient perçus comme faisant partie de la ‘nation’. Si, par contre, on cherche en réalité à élever l’état provincial Québécois au dessus de son statut présent, on choisira des critères pour notre définition de ‘nation’ qui souligneront les particularité de cette entité. Ce n’est pas par accident que l’usage du terme ‘québécois’ a emboîté le pas à la montée du mouvement séparatiste.

Plus tard, tu dis: Je ne crois pas que ces arguments puissent résister à l'examen. La question n'est pas de savoir si les Québécois ont raison de penser qu'ils constituent une nation, ni d'ailleurs si leur raisonnement est sage et rationnel. La question de nation me semble être ponctuelle dans le temps : qu'en est-il de l'opinion (et des circonstances factuelles, culturelles, géographique, etc.) d'un groupe donné (grand ou petit) à un temps donné.

Mais voilà justement le piège. Pourquoi pose-t-on cette question aux membres de ce groupe donné? Quelle fin avance-t-on en ayant leur avis sur cette question? La question n’est pas théorique, car l’idéologie du nationalisme est très répandue de par le monde et comporte des traits bien connus de tous. D’ailleurs, c’est une question qui de par le seul fait d’avoir été posée suggère la réponse. A-t-on leur offert d’autres possibilité : les Canadiens français sont-ils une nation? Le Canada est-il une nation? Lon Fuller a dit quelque chose de très à propos:

“in human affairs what men mistakenly accept as real tends, by the very act of their acceptance, to become real.”

Ceux qui ont appellé le Québec une nation pour la première fois le faisaient parce qu’ils voulaient l’indépendance du Québec. Ils ont volontairement retranché les autres francophones du Canada afin de créer une identité entre le fait français au Canada et la province de Québec (peut-être croyaient-ils que les communautés francophones hors-Québec étaient vouées à la disparition, mais qu’importe). Pour des raisons qui dépassent le cadre de notre discussion, cette appellation s’est répandue parmi ceux qui n’adhéraient guère à l’idéologie séparatiste. De telle façon que nous assistons aujourd’hui à une confusion totale au sein de l’électorat Québécois quant au sens de ce terme. Si les Québecois croient que le Québec est une nation, c’est parce que c’est qu’on leur a dit. Et vu qu’on ne prétendait que de ‘décrire’ une réalité observable, cette appellation fut acceptée. Mais comme dit Fuller:

“There is indeed no greater frustration than to be confronted by a theory which purports merely to describe, when it not only plainly prescribes, but owes its special prescriptive powers precisely to the fact that it disclaims prescriptive intentions.”

Ce que tu préconises me semble être une abdication de la raison. Il est de l’ESSENCE du débat politique de questionner la sagesse des croyances, non pas d’y faire abjectement génuflexion. Les croyances ne sont pas inévitables ni immuables.

Si l’on veut que le Québec ait plus de pouvoirs, parlons-en ouvertement, et disons pourquoi. Ne tentons pas de justifier une telle action sur la base que le Québec forme une nation; c’est d’une circularité époustouflante. La question est de savoir si l’on veut que le Québec soit plus autonome vis à vis le Canada, allant jusqu’à l’indépendance. La question est de savoir si l’on veut que le Québec DEVIENNE une nation. De l’appeller une nation dans le contexte présent revêt le projet séparatiste d’une aura d’inévitabilité qui m’est répugnante. À tout le moins, il est irresponsable d’y donner cours.

Tu dis: Corrigez-moi si je dis une connerie, mais il me semble qu'à la base, notre pays est justement le fruit de l'union de différents groupes (Haut et Bas-Canada, N-B, N-É) qui étaient séparés au départ. Bien entendu, le Québec, comme toute autre province, s'est développé sous l'influence des autres provinces et plusieurs traits québécois sont également typiques d'un très grand nombre de Canadiens. Cependant, je ne vois pas en quoi, une fois de plus, cela devrait exclure l'idée de nation.

Une petite nuance : le Haut et le Bas-Canada n’existaient plus en 1867. Ils ont cessé d’exister en 1840, avec la formation du Canada Uni. Pour le reste, tu t’y prends à l’envers. Il ne s’agit pas de justifier pourquoi l’on devrait exclure l’idée de nation, mais bien de justifier pourquoi elle est pertinente. Sans, bien sûr, se référer aux myths auxquels souscrivent bon nombre de Québécois.

Bien à toi, et désolé pour le roman. J’espère que ton virus va mieux.

e.

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